par Gilbert BUTI

Maître de conférences en Histoire moderne Université de Provence (Aix-Marseille I)

[Résumé de la conférence prononcée à Toulon, illustrée de projections, le 27 septembre 2002, à l’occasion du voyage des Sons « en Provence sur les pas de nos amiraux ».]

La proclamation de l’Indépendance des Treize colonies (Philadelphie, 4 juillet 1776) a suscité un réel intérêt en Europe, et tout particulièrement en France où le souvenir de la défaite à la suite de la guerre de Sept Ans (1756-1763) reste vif. Aussi, l’engagement officiel de la France aux côtés des  » Insurgents « , après le traité signé avec Benjamin Franklin le 6 février 1778, se traduit par la déclaration de guerre à l’Angleterre le 10 juillet 1778. Dans un premier temps il s’agit davantage, pour Louis XVI, d’affaiblir le rival anglais que de soutenir les rebelles.

Généralement on retient de la participation française les épisodes qui eurent lieu sur le sol américain, à cinq mille kilomètres du royaume, comme la reddition de Yorktown devant les troupes de Washington et Rochambeau, soutenues par l’escadre du comte de Grasse, le 19 octobre 1781. Si nous nous en tenons à cette perspective nous pouvons nous demander si l’étude d’un port français, en l’occurrence Toulon, présente un quelconque intérêt. Ne serait-ce pas oublier le caractère surtout maritime des engagements et leur importance pour la Royale? Jamais conflit européen ne reposa autant sur les forces navales des belligérants. L’indépendance des Etats-Unis se joua en Amérique, mais se joua surtout sur l’eau, et jamais depuis Louis XIV la France n’avait eu à sa disposition une marine aussi puissante, capable de rivaliser avec la Royal Navy. Le redressement amorcé par Choiseul, après 1763, poursuivi par Praslin, de Boynes et Sartine, amplifié sous de Castries place la France au rang de grande nation maritime à la fin du XVIIIe siècle.

Les choix de Toulon et de la Méditerranée peuvent néanmoins paraître contestables. Le port est excentré par rapport au théâtre des opérations : il peut être bloqué à partir de Gibraltar, se trouve éloigné des centres de décisions – Versailles et Paris – et paraît nettement moins bien placé que les ports du Ponant, à commencer par Brest. Toutefois, si nous nous souvenons que l’objectif initial de la France est d’affaiblir l’Angleterre et de porter atteinte à ses colonies, nous comprenons que la Méditerranée, que sillonnent nombre de bâtiments anglais, puisse s’inscrire dans les plans militaires de la monarchie française. La guerre contre l’Angleterre se porte donc partout, aussi bien dans l’Atlantique, sur la Manche qu’en Méditerranée. Si Toulon n’a pas joué le premier rôle dans l’effort français il n’a pas été pour autant inutile, passif, indifférent. L’examen de la situation géopolitique de la Méditerranée au moment du conflit permet de comprendre les missions qui furent assignées au port de guerre provençal, de mentionner les moyens qui furent mis en œuvre pour cela avant d’esquisser les résultats obtenus.

Le cadre des opérations.
  • La Méditerranée
  • Toulon
Les missions du port méditerranéen.
  • Préparation de l’escadre du comte d’Estaing
  • Port auxiliaire
  • Garantir la sécurité en Méditerranée
Le potentiel de guerre
  • Les bâtiments
  • Les hommes
  • Les approvisionnements

Au terme de cette présentation générale, loin du théâtre des opérations, force est de constater combien furent diverses les influences du conflit. Les résultats en demi-teintes se déclinent selon plusieurs modes. Doit-on pour autant les négliger ?
Ainsi, la guerre d’Indépendance américaine se trouve indirectement à l’origine d’un renforcement du contrôle de l’administration du  » port royal « . Depuis l’ordonnance de 1776, de nouvelles institutions locales ont modifié son fonctionnement avec la distinction faite désormais entre le commandant du port et l’intendant de la Marine. Quelques rivalités de personnes et un manque évident de coopération marquent cette mise en place qui esquisse une progressive définition des tâches.
Au reste, la place a su, par son dynamisme, répondre aux exigences de la conjoncture militaire pour les approvisionnements, les armements et la quête de renseignements. Elle a favorisé l’innovation tant pour la standardisation des types de bâtiment que pour la recherche, par exemple, de produits antiscorbutiques.
Cependant, l’efficacité de la protection par les convois reste à nuancer. En effet, les entrées de navires dans le port de Marseille, véritable  » port mondial  » au XVIIIe siècle, montrent un réel fléchissement du grand commerce, des arrivages en provenance des Iles françaises d’Amérique comme du Levant. La cherté de la protection, la lenteur des convois qui doivent régler leur marche sur celle des bâtiments les plus lents, l’indiscipline de certains capitaines et les négociants peu favorables aux arrivages groupés pouvant entraîner la chute des cours rendent compte des limites de l’usage des convois. Dans ces conditions il n’est guère surprenant que les prises de bâtiments provençaux aient été relativement lourdes durant la guerre d’Indépendance américaine : 197 navires perdus dont 186 en Méditerranée, essentiellement par l’action de la marine anglaise.
Enfin, au cours de cette période quelques lézardes se dessinent en Méditerranée. La croissance économique de Marseille, qui repose amplement sur ses relations avec le Levant mais aussi les Antilles, montre quelques signes d’essoufflement, alors que s’affirme en Méditerranée la force de l’Angleterre. Il ne s’agit pas encore d’une véritable redistribution des rôles ou d’un reclassement des puissances. Ces mutations interviendront au cours du siècle suivant. Pourtant n’en percevons-nous pas déjà, à partir et à la suite de la guerre d’Indépendance américaine, quelques signes ?

Merci au professeur Gilbert Buti, qui nous avait captivés, de nous avoir permis de reproduire (Bulletin du printemps 2003), pour nos membres qui n’avaient pas pu se joindre à ce voyage, le texte de son passionnant exposé d’histoire et de géopolitique.