Le Grand Ouragan qui dévasta les Petites Antilles, Porto-Rico, Saint-Domingue et les Bermudes du 10 au 16 octobre 1780 fit entre 22 000 et 27 000 victimes. Il demeure la plus meurtrière des tempêtes ayant frappé l’Atlantique nord.

  • Date : 11-12 octobre 1780
  • Lieu : Petites Antilles (Martinique, Guadeloupe, Dominique, Grenade, Saint-Vincent)
  • Victimes : entre 22 000 et 27 000
  • Vents estimés : supérieurs à 320 km/h

On rapporta que la violence des vents avait arraché l’écorce des arbres, ce qui, d’après les météorologues modernes, indique une vitesse supérieure à 320 km/h. Le marquis François-Claude-Amour de Bouillé, gouverneur général des Îles du Vent, se trouvait alors à la Martinique où il attendait l’arrivée d’un important convoi de troupes et d’approvisionnements venant de France. Son témoignage est d’autant plus intéressant que le marquis était renommé pour son courage intrépide et n’avait guère tendance à tomber dans l’exagération.

Témoignage du marquis de Bouillé

« Le 12 au soir, dans l’après dînée, la tête du convoi, composé de 52 bâtimens, parut. Les vents étoient déjà impétueux et soufloient avec violence de la partie du sud-est, de sorte qu’on fut obligé, jusqu’à ce qu’ils fussent calmés, de faire mouiller les bâtimens à Saint Pierre dont la rade est très peu sûre et où on ne permet pas aux vaisseaux marchands de rester pendant l’hivernage. La frégate de M. de Bombelles [la Cérès] et deux prises dont la cargaison valoit plus d’un million entrèrent dans la baye du Fort Royal [aujourd’hui Fort-de-France] ; la frégate n’eut que le tems de mouiller dans le port, les prises furent contraintes de rester en rade. Quelques vaisseaux marchands et la frégate L’Inconstante ne purent entrer, même à Saint Pierre, et restèrent sous voile. Les bâtimens de ce convoy étoient chargés de recrues, de vivres, de munitions navales et de guerre. Les vents souflèrent avec beaucoup de force toute la soirée, leur violence redoubla à minuit et dura toute la nuit ; ils sautèrent à l’est-nord-est. Plusieurs bâtimens, dans la matinée du 11 [en fait du 12], déradèrent et ils furent suivis de beaucoup d’autres dans la journée et, à l’entrée de la nuit, il ne restoit plus dans la rade de Saint Pierre que 12 ou 15 navires du convoi et une trentaine de bâtimens caboteurs du pays.

Vers les six heures, les vents changèrent et tournèrent à l’est-sud-est ; ils soufflèrent avec une violence extrême et ils firent le tour du compas. Les plus forts arbres furent déracinés, tous les toits des maisons enlevés, plusieurs mêmes furent abattues ; la mer s’éleva à 25 pieds de hauteur, entra dans les bourgs, renversa maisons, fortifications, digues, quais et tous les obstacles qu’elle rencontra. L’impétuosité du vent qui souffloit avec fureur, le bruit des vagues qui venoient frapper et renverser les portes, les murs et les maisons mêmes, la terre qui trembloit à différentes secousses, le bruit du tonnère et le feu des éclairs qui venoient luire sur cette scène effroyable de la nature en convulsion formoit le spectacle le plus horrible qu’on puisse voir et qu’on puisse décrire et m’auroit fait croire que c’étoit la fin du monde ou, du moins, la destruction de cette malheureuse colonie si je n’avois été témoin en 1766 d’un pareil évènement, aussi affreux et aussi désastreux. Le lever du soleil nous offrit un aspect effrayant ; le vent étoit calmé mais les campagnes présentoient un spectacle d’horreur et de dévastation : des arbres arrachés, des maisons abattues, toutes les plantations détruites, les rivières débordées, les rues mêmes de la ville du Fort Royal étoient couvertes par la mer, et le rivage n’offroit que les débris des vaisseaux qui avoient été brisés sur la côte et les cadavres des malheureux matelots qui avoient péri. Heureusement, les frégates et les bâtiments marchands qui étoient mouillés dans le bassin du Fort Royal, en dedans du port, ne périrent pas ; quelques uns furent seulement jettés sur le sable sans un grand dommage, mais les deux prises qui avoient mouillé dans la rade furent jettées et brisées sur les rochers et leurs équipages périrent en totalité. J’étois au Fort Royal où je m’occupai à faire porter des secours à des malheureux encore expirants que les flots avoient portés sur le rivage et à donner des ordres pour faire relever les bâtimens qui avoient échoué, ainsi qu’à l’hôpital où la mer étoit entrée et où on avoit eu bien de la peine à sauver les malades, dont plusieurs furent noyés. Je reçus des lettres du commandant de Saint Pierre qui m’annonçoit des nouvelles encore plus tristes : il ne restoit plus de traces du convoi dont tous les bâtimens avoient disparu, à l’exception de deux ou trois qui avoient été brisés sur les rochers et dont les équipages avoient subi le même sort.

Le fort Saint Pierre, bâti depuis près de 100 ans et qui n’étoit autre chose qu’une batterie de 20 pièces de canon avec des magasins, fermé par un mur crénelé, avoit été emporté par la mer et il n’en restoit pas de vestiges. Une rue entière, contenant plus de 60 maisons bâties nouvellement sur le bord de la mer, avoit été renversée par les flots et beaucoup d’habitans avoient été noyés. Le bourg du Prescheur, assez considérable, situé à deux lieues au nord de Saint Pierre, avoit été détruit par la mer presque en totalité, jusqu’à l’église bâtie en pierre très solidement. Enfin, pendant quelques jours, toutes les nouvelles que je recevois de la colonie m’apprenoient des désastres de toute espèce. Les isles de la Guadeloupe et de la Dominique, de la Grenade même, quoique cette dernière fût moins sujette aux coups de vent, avoient beaucoup souffert.

L’Inconstante rentra, quelques jours après, démâtée de tous ses mâts, sans me donner aucune nouvelle du convoi dont elle faisoit l’arrière garde. Je reçus des lettres de Saint Vincent ; le gouverneur me marquoit que l’ouragan s’y étoit fait sentir de la manière la plus violente. La Junon, que j’avois envoyée pour y porter des vivres, avoit péri ; on avoit heureusement sauvé l’équipage, à 5 ou 6 hommes près. Le Fame, prise que j’avois achetée pour le compte du Roi, sur laquelle il y avoit 150 hommes, dont environ 100 soldats de ma compagnie de volontaires, qui revenoit de la Grenade et qui avoit mouillé dans cette isle, venant de la Martinique, avoit péri et il ne s’étoit sauvé que 30 hommes. Les magasins de vivres, les maisons, les casernes y avoient été détruites et, si le désastre sur mer étoit affreux, sur terre il ne l’étoit pas moins.

J’appris que les frégates angloises le Laurel et l’Andromède, qui croisoient avec le Janus sur les côtes au vent de la Martinique, avoient péri sur la Trinité. Une quarantaine d’hommes des équipages de ces frégates se sauvèrent sur les côtes de la Martinique ; je les fis soigner et vêtir, je leur rendis la liberté et je les renvoyai chez eux, en mandant au commandant des forces navales angloises que je ne pouvois regarder comme prisoniers de guerre des malheureux que la tempête et les accidents de la mer nous avoient livrés désarmés. Peu de jours après, il rentra 6 vaisseaux du convoi, de ceux qui n’avoient pas mouillé à la Martinique dans cet ouragan. J’appris que quatre ou cinq avoient été pris, menés à la Jamaïque, que trois ou quatre avoient péri sur Porto Rico où l’on avoit sauvé les équipages, que deux ou trois étoient arrivés à Saint Domingue, deux à Saint Eustache ; pour tous les autres, on n’en a jamais eu de nouvelles.

J’appris aussi qu’un vaisseau de guerre anglais avoit été démâté de tous ses mâts à Sainte-Lucie, qu’une corvette y avoit péri corps et biens… »

Pertes ennemies

Outre les frégates de 28 canons HMS Laurel et HMS Andromeda, la flotte britannique perdit les vaisseaux HMS Thunderer, de 74 canons, perdu corps et biens, et HMS Stirling Castle, de 64 canons, jeté à la côte de Saint-Domingue, les frégates HMS Phœnix, de 44 canons, naufragée à Cuba, HMS Blanche, de 36 canons, disparue sans laisser de traces, HMS Deal Castle, de 24 canons et HMS Scarborough, de 22 canons, perdues en mer, ainsi que les corvettes Barbadoes, Beaver Prize, Endeavour et le brick Victor.

Philippe Henrat, membre du Comité d'Histoire des SAR


Références